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IA & Santé mentale 7 min de lecture

Pourquoi tout le monde est devenu si sûr de lui ? Surtout ceux qui ont tort.

Le patient arrive avec son diagnostic ChatGPT, plus sûr de lui que le médecin. Une tribune sur l'avocat intérieur que l'IA vient d'armer, et sur la seule chose qui protège.

L'IA va-t-elle nous rendre plus convaincants que compétents ?

Tribune parue sur LinkedIn le 16 juillet 2026, republiée ici en intégralité.

L'autre jour. Je parlais avec un médecin. Une conversation pas spécialement prévue, une qui a glissé vers le boulot toute seule. Et il me raconte un truc, un truc qui m'est resté en tête des semaines après : de plus en plus de patients débarquent avec leur diagnostic déjà fait. Sorti de ChatGPT. Imprimé, des fois.

Et ce qui m'a étonné, c'était pas qu'ils se trompent. C'est qu'à l'entendre, ils étaient sûrs d'eux. Plus sûrs, parfois, que lui qui a fait, je sais pas, quarante-douze ans d'études.

Sur le coup, ça m'a fait sourire. Pas parce que c'est drôle. Parce que je vois la même scène ailleurs. Dans les boîtes que je forme, ça revient sans arrêt. On m'a même demandé un jour d'aider des commerciaux à gérer exactement ça : le client qui arrive avec ses arguments ChatGPT, sûr de lui, et à qui il faut répondre sans le vexer. Tenir ton expertise sans casser sa certitude à lui. Essaie, tu verras, c'est pas si simple. C'est un peu comme si quelqu'un débarquait à ton cours de cuisine avec la recette imprimée et t'expliquait comment dresser l'assiette. Alors qu'il a jamais tenu un couteau.

Ce truc me travaille depuis un moment. Je le voyais partout sans savoir le nommer. Et un jour je tombe sur un article, sur un site où je m'attendais pas à lire ça d'ailleurs, et le titre m'a stoppé net : « une intelligence élevée ne protège pas des mauvaises décisions, elle permet surtout de mieux les justifier. »

C'est l'inverse exact de ce qu'on croit tous. Alors forcément, j'ai voulu creuser.

L'avocat dans la tête

On pense que l'intelligence nous protège. Que si on est assez malin, on repère ses biais, on pèse le pour et le contre, on tombe juste. Ça paraît logique. Et souvent, ça marche. Pas toujours. Parfois même, c'est l'inverse : plus on est outillé pour réfléchir, mieux on se trompe.

Un chercheur de Yale, Dan Kahan, a passé des années là-dessus. Une de ses expériences m'a scotché. Il file à des gens des chiffres à interpréter. Présentés comme une étude sur une crème pour la peau, les bons en maths s'en sortent bien. Normal. Mais montre-leur exactement les mêmes chiffres en disant que c'est une étude sur le contrôle des armes à feu, un sujet qui touche à l'identité politique, et là ça déraille. Les bons en maths se plantent. Plus que les autres. Pile quand la bonne réponse contredit leur camp.

Ils ne manquaient pas de compétence. Ils l'avaient ! Mais ils s'en sont servis pour arriver là où ils voulaient aller.

Voilà le truc. On a tous un avocat dans la tête. Son boulot, ce n'est pas de chercher la vérité. C'est de défendre ce qu'on a déjà décidé de croire. Et plus tu es intelligent, meilleur il est. Plus de mots, plus d'exemples, plus de belles tournures pour habiller une conclusion que t'avais choisie avant même de réfléchir. Chez quelqu'un de moyen, l'avocat est mauvais, on voit les ficelles. Chez quelqu'un de brillant, la plaidoirie est imparable. Au point que même celui qui la prononce y croit. Il se sent pas en train de se raconter des histoires. Il se sent lucide.

D'ailleurs, t'as même pas besoin d'IA pour le voir, cet avocat. Regarde le Mondial de foot, en ce moment. Tout le monde a un avis sur la compo, le pressing, ce que Deschamps aurait dû faire. Moi le premier. Et niveau foot, pourtant, je suis une quiche. Trois matchs tous les quatre ans, en comptant les finales. Mais mets-moi devant un match, au bout de vingt minutes j'explique le pressing à ma télé. Mon avocat intérieur y connaît rien en foot. Ça l'empêche pas de plaider.

Sauf que

Je pourrais m'arrêter là. Ça ferait une belle tribune bien tranchée. Sauf que la science est moins docile que ça.

D'autres chercheurs, Pennycook et Rand, ont montré presque le contraire à propos des fausses infos qui arrangent notre camp : souvent, si on les gobe, c'est pas qu'on raisonne trop bien dans le mauvais sens. C'est qu'on raisonne pas du tout. On est juste fainéant. Et là, réfléchir plus, ça marche vraiment. Ils ont appelé ça « paresseux, pas biaisés ».

Donc parfois on rationalise comme des avocats, parfois on décroche comme des flemmards. Et l'IA, elle, a ce talent rare de nourrir les deux d'un coup.

Ce que l'IA change vraiment

Et c'est là que tout se retourne. Kahan disait : plus t'es compétent, meilleur est ton avocat intérieur. L'intelligence artificielle vient casser ce lien.

Une étude récente le montre d'une façon qui fout un peu le tournis. Des gens passent un test avec l'IA. Ils réussissent mieux, d'accord. Mais ils surestiment largement ce qu'ils ont pigé. Et l'écart habituel entre les cracks et les nuls, ce qu'on appelle l'effet Dunning-Kruger, s'efface. Tout le monde devient également sûr de soi. Et à l'oreille, tu fais plus vraiment la différence entre l'expert et le mec qui a lu trois lignes.

Le sociologue Gérald Bronner a un mot pour ça : le mille-feuille argumentatif. Une pile d'arguments fragiles un par un, mais si nombreux, si bien empilés, qu'ils finissent par écraser l'autre sous le nombre. Personne peut répondre à tout à la fois. Et l'IA, faut le dire, c'est une usine à mille-feuilles. À la demande. En trois secondes. Sur n'importe quel sujet, surtout ceux que tu maîtrises pas.

C'est ça, le patient du médecin. Il est pas devenu médecin. Il a juste reçu un avocat. Brillant, carré, sûr de lui. Avant, un avocat pareil, il fallait des moyens, ou des années de fac de droit. Là il est gratuit, il tient dans ta poche, et il plaide pour n'importe qui, sur n'importe quel sujet. L'outil censé démocratiser le savoir a surtout démocratisé l'assurance.

J'ai déjà écrit ici sur la reddition cognitive, cette manière qu'on a de refiler notre pensée à l'IA jusqu'à plus savoir faire sans. Ce que je raconte aujourd'hui, c'est presque l'inverse. Et c'est peut-être pire. On refile rien du tout. On s'arme. On réfléchit à fond, sauf que c'est pour se donner raison.

Je vais être honnête

En écrivant ça, je me suis demandé si j'étais bien placé pour le dire. Je vends de l'IA, quand même. Je forme des gens à s'en servir. Si quelqu'un avait intérêt à balayer ce truc sous le tapis, ce serait plutôt moi.

Et pourtant, je fais gaffe. Je me renseigne beaucoup sur ces sujets, la psycho, ce que l'IA trafique dans nos têtes. C'est même pour ça que je creuse autant, pour essayer de m'en prémunir. Quand je m'en sers pour une vraie décision, je lui demande de démolir mon idée, pas de me flatter. Je vais chercher la contradiction. Je crois que j'y arrive.

Sauf que l'article avait une phrase, et je te jure qu'elle était écrite pour moi. Pour les gens comme moi. La pensée la plus dangereuse, ce n'est pas « je ne sais pas ». C'est « j'y ai réfléchi attentivement ». Et moi, j'y ai réfléchi attentivement. Je creuse, je vérifie, j'écris des tribunes entières là-dessus. Je suis exactement le mec que Kahan désigne comme le plus exposé. Celui qui se sent lucide.

Alors non, je me crois pas immunisé. Je crois juste que je fais gaffe. Et je sais très bien que « je fais gaffe » est peut-être la plus belle plaidoirie que mon avocat intérieur ait jamais pondue. J'ai pas de réponse à ça. Je fais avec.

La mauvaise question

Du coup je crois qu'on se trompe de question. On demande partout : est-ce que l'IA va nous rendre bêtes ? Mais la bêtise, ça se voit. Ça se remarque, ça se corrige. C'est pas ça qui m'inquiète. Ce qui m'inquiète est plus sournois.

L'IA va-t-elle nous rendre plus convaincants que compétents ?

Parce que ça, ça se voit pas. Un monde où chacun repart avec un bon avocat dans la poche, et où plus personne veut faire le juge.

Ce qui protège, et ce que j'en fais

Kahan a aussi cherché ce qui résiste. Ce n'est pas l'intelligence. Ce n'est pas le niveau d'études. C'est la curiosité. L'envie d'aller voir ce qui te contredit. Les vrais curieux vont lire l'article qui dérange leurs certitudes, au lieu de le fuir. C'est tout con, et c'est le seul truc qui tient.

Et là il y a une ironie que j'aime bien. L'intelligence artificielle peut être exactement cette curiosité-là. Un partenaire qui te pousse, qui te met le nez dans ce que t'avais pas voulu voir. Ou le contraire pile : un miroir qui te caresse, parce que par défaut, elle est plutôt réglée pour te donner raison. Un test récent l'a même chiffrée, cette complaisance : autour de 58 %. Plus d'une réponse sur deux qui va dans ton sens. Même outil. À toi de décider ce que t'en fais, à chaque question que tu lui poses.

C'est pour ça que quand on me demande comment un commercial doit réagir face à un client blindé de ChatGPT, je réponds jamais « remets-le à sa place ». Vexer quelqu'un qui se sent compétent, c'est le meilleur moyen de le braquer et de tout perdre, la vente et la relation. Je réponds autre chose. Forme-toi. Sers-toi de l'IA toi aussi, pas pour gagner le débat, mais pour comprendre pourquoi ton client en est arrivé là. Et garde ton expertise à sa place. Tu la brandis pas comme une massue, mais tu la planques pas non plus.

Au fond c'est tout ce que j'essaie de tenir avec Syneloria. Pas remplacer le regard humain par la machine. Garder une marge. Un compagnonnage, pas un pilote automatique.

Je vais pas te faire la morale. J'en ai pas à faire. Le prochain à défendre une bêtise avec un raisonnement impeccable, ça peut très bien être moi. Avec un bon prompt et un peu de mauvaise foi, je suis parfaitement équipé pour.

La seule chose que je veux garder, c'est le réflexe de me demander, de temps en temps : et si je me trompais ? Pas parce que je suis plus malin que les autres. Justement parce que malin, on vient de le voir, ça protège de rien.

Je repense au médecin du début. Ces avocats sortis d'une poche, lui, il les voit s'asseoir en face de lui de plus en plus souvent. Moi, j'avais juste besoin qu'un article mette un mot dessus.

Voilà. C'est tout ce que j'avais à dire. Enfin. Pour l'instant. 😅

Les autres tribunes de la série

Pour aller plus loin :

Par

Le rédacteur

Samuel Dejours

Fondateur de Syneloria, j'aide les TPE, les artisans et les collectivités à mettre l'IA au travail : formations sur mesure, conférences avec démonstrations en direct, automatisations. Pas de théorie hors sol : on travaille avec vos vrais documents et vos vraies contraintes, et l'objectif ne change pas : votre autonomie, pas votre dépendance.

Et puis il y a l'autre versant. J'écris la série IA & Santé mentale : des tribunes longues, documentées, écrites à la première personne, sur ce que ces outils changent dans nos façons de penser, de douter et de décider. J'ai un cerveau qui fonctionne un peu différemment. C'est sans doute pour ça que certains effets de l'IA, je les ai sentis passer avant

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