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IA & Santé mentale 7 min de lecture

Les neurodivergents adoptent l'IA plus vite que les autres. Et alors ?

Les neurodivergents, premiers sur l'IA ? J'ai creusé les études : c'est plus intéressant et plus inconfortable que le titre. Et ça me concerne directement.

Tribune parue sur LinkedIn le 30 mars 2026, republiée ici en intégralité.

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un titre qui m'a arrêté net.

« Les personnes qui utilisent l'IA depuis des mois ont une caractéristique commune : elles sont neurodivergentes. »

C'était sur JeuxVideo.com. (Oui, je sais. L'algorithme pousse encore parfois ce genre d'articles aux anciens gamers que nous sommes. Et non, ce n'est pas franchement la revue scientifique de référence sur le sujet. Mais bon.)

Mon premier réflexe : sourire. Mon deuxième : aller vérifier. (Comme souvent quand ça me passionne.)

Quand je vois ce genre de titre ça me donne envie de creuser. Et souvent de trouver que la réalité est à la fois plus intéressante et plus compliquée que le résumé qu'on en fait.

Alors j'ai creusé. Et ce que j'ai trouvé mérite qu'on en parle sérieusement. Avec les nuances que le sujet mérite. Et avec, de mon côté, quelques raisons personnelles de ne pas rester neutre.

Cet article n'intéressera peut-être pas tout le monde. Mais si tu te reconnais dans les profils neuroatypiques (TDA avec ou sans H, TSA dont Asperger, HPI…) et que tu commences à utiliser l'IA sérieusement, il y a des chances que ce qui suit te parle.

Ce que disent vraiment les études

La source principale derrière ce titre, c'est une tribune publiée dans La Tribune par Mélodie Ardouin, experte en transformation du travail. Elle s'appuie elle-même sur plusieurs études récentes, dont la plus solide est l'étude EY Global Neuroinclusion at Work 2025 : 1 603 professionnels neurodivergents et 508 neurotypiques, dans 22 pays et 8 secteurs d'activité.

Résultat : les professionnels neurodivergents sont 55 % plus susceptibles d'utiliser l'IA au travail que leurs collègues. 79 % d'entre eux déclarent l'utiliser quotidiennement.

C'est un chiffre réel. Pas inventé.

Sauf que.

Sauf que cette étude porte sur des professionnels en emploi, ayant accès aux outils, dans des entreprises déjà engagées dans des démarches d'inclusion. C'est pas le grand public. C'est pas « tous les utilisateurs de ChatGPT depuis 2022 ». C'est un sous-groupe très spécifique, dans des conditions très particulières.

Du coup (et c'est là où le titre devient problématique), on ne peut pas en conclure que « les early adopters de l'IA sont neurodivergents ». Ce qu'on peut dire, plus honnêtement, c'est qu'il y a une surreprésentation de profils neurodivergents parmi les utilisateurs intensifs de l'IA dans certains contextes professionnels.

C'est déjà beaucoup. Mais c'est pas la même chose.

Et en plus, détail que j'ai trouvé en cherchant plus loin : une étude présentée à la conférence ACM sur l'équité des algorithmes en 2025 montre que, dans la population générale, les personnes neurodivergentes ont des attitudes plus négatives envers l'IA que les autres groupes. Pas plus positives. Plus négatives.

Les deux études coexistent. Elles parlent de populations différentes, dans des contextes différents. Et le titre qui les résume, lui, parle comme si tout ça était simple.

Ce n'est pas simple.

Pourquoi ça fait quand même sens. Et pourquoi ça me parle.

Je vais être honnête.

Je fais partie de ces utilisateurs pour qui l'IA n'est pas un gadget. Pour des raisons que j'ai longtemps eu du mal à nommer clairement, certains outils classiques ont toujours été... compliqués pour moi. L'organisation. La gestion du temps. La structuration d'un projet un peu long. Ce moment où on a une idée très claire dans la tête mais où passer à l'action ressemble à traverser du béton armé.

En 2016, j'ai été diagnostiqué par des professionnels de santé. Découvrir mon côté atypique, comprendre enfin pourquoi certaines choses étaient si épuisantes là où elles semblaient couler de source pour d'autres... ça a bousculé beaucoup de choses. J'ai creusé le sujet pendant des mois. La psychologie cognitive, les profils atypiques, ce que ça veut dire de fonctionner différemment dans un monde qui n'a pas été conçu pour vous.

C'est peut-être pour ça que ce sujet ne me laisse pas indifférent.

L'IA, quand je l'ai découverte, ça a pas été « cool, un nouveau gadget ». C'était plus proche de : « ah. Voilà un truc qui s'adapte à comment je fonctionne. Enfin. »

Et ce que les études décrivent, c'est exactement ça. Pas une magie. Une prothèse cognitive.

Une étude qualitative de l'Université de Washington, publiée aux actes de la conférence ACM CHI 2025, a suivi 8 professionnels neurodivergents utilisateurs intensifs de l'IA. Ce qu'ils ont documenté, c'est quatre types d'usages très concrets :

  • Économiser du temps et de l'énergie cognitive : automatiser ce qui épuise, pour garder de l'énergie pour ce qui compte.
  • Mieux communiquer : trouver le bon registre pour un mail, préparer une intervention orale, adapter son expression sans que ça coûte autant.
  • Substituer certaines interactions sociales : tester une formulation sensible, répéter une conversation difficile avant de la vivre, exprimer quelque chose sans risque de jugement.
  • Consolider l'information : simplifier un document complexe quand le cerveau est à plat, réduire la surcharge dans les moments difficiles.

Ces chercheurs notent aussi quelque chose d'important : leurs participants avaient adopté l'IA générative très tôt (certains dès décembre 2022, le lancement de ChatGPT) et de façon intensive. Non par curiosité technologique. Mais parce que les technologies assistives traditionnelles ne répondaient pas à leurs besoins réels.

Ça résonne fort.

Les paradoxes qu'on ne dit pas

C'est là que ça devient vraiment intéressant. Et un peu inconfortable.

Parce que la même étude EY qui dit « les neurodivergents adoptent l'IA plus vite » dit aussi ceci :

  • Seulement 25 % d'entre eux se sentent réellement inclus dans leur organisation.
  • 91 % font face à des barrières dans la progression de leur carrière.
  • Près de 40 % envisagent de quitter leur poste dans l'année.

Autrement dit : les personnes qui tirent le plus rapidement de valeur de l'IA au travail sont aussi celles qui se sentent le plus exclues des environnements dans lesquels elles travaillent.

Les entreprises investissent massivement dans des outils d'augmentation cognitive... tout en maintenant des structures qui marginalisent les cerveaux les mieux équipés pour les utiliser.

C'est pas une ironie légère. C'est un paradoxe structurel.

Et il y en a un autre, encore plus inconfortable.

L'étude de l'Université de Washington est très claire là-dessus : quand ces professionnels neurodivergents utilisent l'IA pour « mieux communiquer », ce qu'ils font en réalité, c'est automatiser leur masking, ce processus épuisant qui consiste à masquer ses traits atypiques pour survivre dans un environnement neurotypique. Reformuler un mail pour qu'il semble plus « normal ». Adapter son ton pour qu'il rentre dans les cases attendues.

L'IA ne rend pas ces environnements plus inclusifs. Elle rend le camouflage moins épuisant.

C'est pas la même chose. Du tout.

Et pendant ce temps, les modèles de langage eux-mêmes (ceux qu'utilisent ChatGPT, Claude, Gemini) sont entraînés sur des données majoritairement produites par des populations neurotypiques. Une étude sur 11 modèles de langage différents montre des niveaux élevés de biais négatifs associés aux termes liés à l'autisme, au TDAH, à d'autres profils neurodivergents, associés à des concepts de danger, de maladie, de « mauvais ». Les outils qui aident le plus ces profils les représentent le plus mal dans leurs propres données d'entraînement.

Franchement. C'est vertigineux.

La vraie question

On pose souvent la mauvaise question.

« Qui adopte l'IA en premier ? »

C'est une question de marketing. De tendance. D'ego parfois.

La vraie question, celle que l'étude CHI 2025 pose explicitement, c'est celle-là :

Pourquoi certaines personnes ont-elles besoin d'un outil pour survivre dans des environnements qui n'ont pas été conçus pour elles ?

Si des milliers de professionnels neurodivergents utilisent l'IA pour compenser ce que leur environnement de travail ne leur donne pas (la clarté, la structure, la flexibilité, le droit à la différence), alors le problème n'est pas résolu par l'IA. Il est juste contourné. Individuellement. À grands frais cognitifs et émotionnels.

Et les entreprises qui se félicitent que « leurs employés neurodivergents adorent l'IA » tout en maintenant des process, des réunions, des évaluations de performance pensés pour des cerveaux neurotypiques... elles passent peut-être à côté de quelque chose d'essentiel.

Ce que ça change pour moi

Je ne sais pas encore exactement ce que je vais faire de tout ça.

Ce que je sais, c'est que quand je forme des entrepreneurs et des artisans à l'IA, ce qui m'intéresse n'a jamais été la prouesse technique. Ce qui m'intéresse, c'est : est-ce que cet outil allège quelque chose de réel dans ta vie ? Est-ce qu'il te redonne du temps, de la clarté, de l'espace ?

Et en creusant ce sujet, je réalise que cette question est plus profonde que je ne le pensais. Parce qu'elle touche à la façon dont nos environnements (professionnels, sociaux, numériques) sont conçus. Pour qui. Par qui.

Ce que je défends chez Syneloria, c'est une façon d'utiliser l'IA qui s'adapte à toi. Pas l'inverse. Pas un outil générique qu'on plaque sur des besoins qui ne lui correspondent pas, mais une approche qui part de comment tu fonctionnes, toi.

Mais il y a une limite à ce que l'adaptation individuelle peut compenser. Et cette limite mérite d'être nommée.

Voilà. C'est tout ce que j'avais à dire.

Enfin... pour l'instant. 😅

La série IA & Santé mentale

Par

Le rédacteur

Samuel Dejours

Fondateur de Syneloria, j'aide les TPE, les artisans et les collectivités à mettre l'IA au travail : formations sur mesure, conférences avec démonstrations en direct, automatisations. Pas de théorie hors sol : on travaille avec vos vrais documents et vos vraies contraintes, et l'objectif ne change pas : votre autonomie, pas votre dépendance.

Et puis il y a l'autre versant. J'écris la série IA & Santé mentale : des tribunes longues, documentées, écrites à la première personne, sur ce que ces outils changent dans nos façons de penser, de douter et de décider. J'ai un cerveau qui fonctionne un peu différemment. C'est sans doute pour ça que certains effets de l'IA, je les ai sentis passer avant

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